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Cycle de conférences Pasquale Paoli : « Pasquale Paoli et la Constitution de la Corse » Marie Thérèse Avon Soletti
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La Constitution de la Corse reste l'œuvre majeure du général Paoli mais aussi des Corses de cette époque. Car Pascal Paoli ne revendiquerait pas pour lui la création de cette Constitution, tout simplement parce que la Constitution corse ne sort pas d'une théorie élaborée par un homme ou un groupe d'homme. Elle sort de toute une population, plus exactement de la rencontre entre des communautés bien implantées dans leur piève et d'un homme d'état. Sans les communautés, la substance aurait manqué. Mais sans l'homme d'état, la Constitution, en tant que document juridique capable d'organiser le pouvoir de l'état, n'aurait pas existé.

Une telle réussite dans une telle adversité, repose nécessairement sur un fondement solide, sur une base doctrinale qui a porté l'ensemble des institutions. Car tout juriste de droit public le sait, une Constitution obéit à des règles qui prennent leur source dans une doctrine, nécessairement.

La Constitution corse, en terme juridique, est appelée une Constitution sui generis, c'est-à-dire unique en son genre. C'est une Constitution souple en la forme législative ordinaire qui comprend plusieurs documents. Mais, il s'agit toujours de la même Constitution, de la seule que les Corses connaissent comme l'atteste Pascal Paoli lui-même dans son discours du 22 mai 1768 : « notre situation aurait changé au point de remettre en question toute notre Constitution ».

Nous allons entrer à l'intérieur de cette Constitution qui nous permettra de découvrir la solitude dans laquelle les Corses ont vécu cette expérience constitutionnelle : solitude dans l'esprit et solitude dans les actes.

Au XVIIIème siècle, l'absolutisme règne en maître dans le domaine de la pensée politique et des institutions depuis trois siècles environ. Cette pensée est tellement omniprésente qu'elle a envahi toute la société et que ceux qui s'opposent à un absolutisme n'imaginent pas d'autres moyens pour le contrer que de recourir à un autre absolutisme.

Or, tous les voyageurs qui parcourent la Corse sont d'accord pour exprimer leur étonnement devant la liberté d'attitude des insulaires vis-à-vis des autorités. La liberté de parole autant que l'ignorance des barrières sociales, qui sont relevées par l'ensemble des témoins, détonnent dans ce climat absolutiste. Pour des raisons historiques et politiques, il se trouve que les Corses du XVIIIème siècle sont étrangers à l'absolutisme.

Les raisons sont de deux ordres, juridiques et religieuses.

Dans le domaine du Droit public d'abord, la politique d'isolation de Gênes a contribué à écarter les Corses de ce courant. Pour très longtemps, le pouvoir politique sera considéré comme l'ennemi par les Corses, celui qui vient de l'extérieur pour entraver la liberté.

Une deuxième raison se situe dans le domaine religieux. La religion en Corse a été portée principalement par les moines et notamment par les ordres mendiants comme les franciscains (qui ont fondé la religion sur l'exemplarité et sur la liberté) et les dominicains. Les insulaires les ont donc suivis en confiance comme le prouve la réunion du Congrès d'Orezza du 4 mars 1731. Celle-ci a lieu à la demande des chefs corses qui demandent à des théologiens s'il est légitime, dans les circonstances présentes, de se soulever contre leur souverain. Cette seule question prouve que les Corses sont étrangers à la doctrine absolutiste dans laquelle une telle demande des gouvernés reste inimaginable.

Bien sûr, une telle façon de concevoir la vie politique et sociale rompt radicalement avec un continent qui suit, dans sa majeure partie, la pensée absolutiste. La solitude des Corses est tragique.

En quelques mots, le problème est le suivant. Les continentaux, et au-delà l'Angleterre elle aussi, suivent la pensée absolutiste afin de donner plus de liberté et plus de force au pouvoir central. La grande idée, c'est d'asseoir le pouvoir de l'état. Les Corses, eux, sont étrangers à l'absolutisme parce qu'ils vivent une unité spirituelle dans la diversité de communautés isolées qui souhaitent, au contraire, l'existence d'un pouvoir modéré, par méfiance, en réalité, envers tout pouvoir. Donc, depuis, des siècles, la Corse vit dans un esprit qui se trouve aux antipodes de celui du continent.

En premier, les Corses ne se reconnaissent pas dans la monarchie absolue issue de la théorie de droit divin des rois qui repose sur un pouvoir donné directement par Dieu au roi, écartant ainsi le Pape, mais aussi le peuple à qui le roi ne doit plus aucun compte.

En Corse, cette théorie ne sera jamais appliquée tant elle est étrangère à l'esprit insulaire.

Les Corses, eux, suivent la doctrine de l'église selon laquelle le pouvoir, issu de Dieu, est diffus dans la communauté qui a pour tâche de désigner les gouvernants, comme le révèle la pratique généralisée de l'élection dans la Constitution corse. Ces dispositions correspondent à une doctrine politique. Elles prouvent l'adhésion des Corses à un courant de la pensée politique qui est la doctrine chrétienne de droit naturel héritée du courant de droit naturel socratique, né dans la philosophie grecque.

Les Corses, préservées par leur isolement politique et doctrinal ont continué à suivre un courant qui était abandonné peu à peu par l'ensemble des nations européennes. Le caractère étranger et répressif du pouvoir politique génois, autant que la présence franciscaine et thomiste en Corse, y sont pour beaucoup.

En second, les Corses ne suivent pas non plus les Lumières qui vont plus loin dans cette volonté d'indépendance que la monarchie absolue. Il n'est pas seulement question de se rendre indépendant des hommes, mais de Dieu également. Dans la philosophie des lumières, la nature s'oppose à tout ce qui est surnaturel, c'est-à-dire à tout ce qui est phénomène religieux dans la vie de la société.

Les lumières se partagent, en effet, en deux grands courants : le courant déiste qui croit que Dieu est absent et le courant athée qui croit que Dieu n'existe pas.

Or, les Corses, au contraire, vivent une unité du surnaturel et du naturel. L'union de la surnature et de la nature, comme l'unité de la foi et de la raison, leur paraissent évidentes. En cela, ils confirment leur adhésion au courant de droit naturel.

Cette unité, elle est présente constamment dans la Corse du XVIIIème siècle.

Elle est présente dans l'édit de fondation de l'Université de Corte de 1764 dans lequel l'Université est appelée à « procurer à la jeunesse de notre Royaume, l'avantage public de s'instruire dans l'étude des sciences divines et humaines dans la vue de la rendre plus utile au service de Dieu et de la Patrie ».

Elle est présente dans le testament de Pascal Paoli du 23 novembre 1804 et dans lequel il écrit : « je lègue 200 livres sterling annuelles pour le traitement de quatre professeurs (à Corte) afin que le premier enseigne la théologie naturelle et les principes évidents de la religion chrétienne, le second l'éthique et le droit, le troisième les principes de la philosophie naturelle et le quatrième les mathématiques ». L'unité nécessaire entre théologie et philosophie (honnie à l'époque), entre foi et raison est visible dans la pensée de Pascal Paoli, encore à la fin de sa vie. Cet homme n'a pas changé.

Elle est présente, enfin, dans le grand témoignage qui nous reste de cette époque, dans le Dio vi Salvi Regina qui, parmi beaucoup d'autres chants, est resté l'hymne national corse jusqu'à nos jours, hymne qui est une reprise du Salve Regina.

D'un côté, sur le continent, la volonté d'indépendance, la volonté d'opposition pour être libre d'agir comme l'homme le veut. Ainsi, les despotes éclairés n'hésitent-ils pas à détruire les traditions communautaires jugées obsolètes. Nous sommes là dans le subjectivisme. L'homme (la volonté de l'homme) vient en premier et commande l'action sans se reconnaître de limite.

De l'autre, en Corse, la volonté de dépendance et d'unité pour être libre d'agir dans le cadre du respect de ce qui existe (les traditions communautaires). La réalité commande. Au subjectivisme des autorités et des élites européennes, s'oppose le réalisme des Corses.

Là se trouve l'explication de l'étonnement des voyageurs, de l'agacement des témoins : « cette île fourmille de prêtres » se plaint l'officier de Picardie, de l'incompréhension des hommes politiques comme Choiseul, du mépris même de certains officiers de renseignements à l'encontre de Pascal Paoli : « il parle de Dieu, de justice, de providence, de liberté... ».

Loin d'être due au hasard, la Constitution corse repose sur trois fondements : sur une pensée religieuse, le christocentrisme, sur une philosophie politique, le réalisme, et sur une doctrine politique, le courant de droit naturel ; trois fondements qui sont vivement combattus ou simplement ignorés, par les partisans des grands courants de pensée, des grandes doctrines philosophiques et politiques de l'époque.

En réalité, la Corse n'est pas la seule à connaître cette pensée religieuse, philosophique et politique. Dans bien des régions, au pays basque, en Bourgogne, en Bretagne, dans le Nord, ou ailleurs, les traditions communautaires prouvent une appartenance à la doctrine de droit naturel. Mais, la Corse est la seule à avoir extériorisé, pour les porter aux yeux du monde, des traditions qui, partout ailleurs, sont restées enfouies au simple niveau local. C'est justement par l'action conjuguée des communautés corses et de Pascal Paoli que ces traditions ont pu atteindre leur aboutissement étatique dans une Constitution qui a révélé leur cohérence et leur efficacité. Cette Constitution, elle sort de la terre corse et de l'âme corse, et elle prouve qu'il peut exister un système politique qui repose sur d'autres bases que celles de l'absolutisme.

Sur le fond, en effet, la Constitution corse repose sur l'équilibre entre trois pouvoirs partagés qui ne ressemblent pas à la notion des trois pouvoirs séparés, législatif, exécutif et judiciaire, issus de la révolution française, selon une répartition qui a été reprise par les états modernes pour apporter un équilibre au pouvoir. Car, ce partage s'opère d'une façon horizontale qui garde toujours le pouvoir au niveau des autorités et du sommet de l'état : exécutif, parlement et autorités judiciaires.

En Corse aussi, la Constitution repose sur un équilibre. Mais, cet équilibre se veut vertical, c'est-à-dire qu'il se réalise entre trois pouvoirs qui sont répartis entre toutes les composantes de la nation :

Le général Paoli, chef unique et élu à la tête de l'état
La Consulte générale, élite élue par le peuple et « padrone della legge »
Les communautés qui savent « que le choix des chefs appartient au peuple ».
Dans cette tâche qui introduit la population parmi les autorités se reconnaît la dimension démocratique de cette Constitution corse.

En conclusion, les Corses ne sont pas allés ailleurs chercher des théories, peut-être très bonnes, mais qui auraient ruiné nécessairement leur mode de vie. Ils ont puisé dans leur propre trésor, ils ont gardé leur personnalité. Dans le même temps, ils ne se sont pas repliés sur eux-mêmes. Au contraire, ils ont hissé leurs traditions communautaires jusqu'à l'Universel qui est accessible à tous les hommes. Cette clairvoyance et cette fidélité, à la source de la Constitution de la Corse, ont permis à cette œuvre de poser les jalons qui révèlent ce que doit être un vrai régime de liberté.


Page mise à jour le 06/05/2009 à 10:45


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