La Corse connaît aujourd’hui une situation particulière au sein du système éducatif. Parce que la langue corse y est reconnue, depuis la loi de janvier 2002 portant statut de Collectivité territoriale, comme discipline obligatoire du cursus scolaire, de l’école maternelle à la terminale. Qu’à ce titre, si la liberté des familles demeure quant au choix de recevoir ou non un enseignement, l’obligation de l’offre s’avère pratiquement universelle. Les chiffres témoignent à l’envi de la présence de la langue dans le cadre de l’enseignement extensif : ainsi 98% des élèves du primaire suivent au moins une heure trente de corse par semaine.
De même l’enseignement bilingue, initié en 1996 sous la responsabilité d’Alain Juppé, alors premier Ministre, concerne-t-il aujourd’hui environ 20% des élèves du primaire, 8% de ceux du secondaire et 5% de ceux du lycée. En outre, le vote de l’Assemblée de Corse en faveur de la « généralisation progressive, à partir de l’école maternelle, d’une éducation bilingue », en juillet 2007, dans le cadre d’un plan de développement de la langue faisant une large place à l’extension de son usage au sein de la société, contribue à créer les conditions effectives du passage à une étape de standardisation, partielle mais réelle, de l’offre scolaire bilingue.
Or ces choix, qui s’originent sans ambiguïté dans une motivation identitaire, s’inscrivent aujourd’hui dans une dynamique linguistique décidée et voulue par l’union européenne. En effet, le traité de Maastricht, en fondant le principe d’une citoyenneté continentale à construire collectivement, engendre de façon logique une volonté partagée de donner aux futurs adultes de l’Union la possibilité d’élaborer des valeurs communes à travers le développement de leurs compétences linguistiques et culturelles. Ainsi, en France, l’enseignement des langues vivantes débute-t-il aujourd’hui dès l’âge de huit ans. Ainsi se généralise l’application du Cadre européen commun de référence des langues (CECRL) dans les grades secondaire et universitaire. Ainsi également, les premiers maîtres issus du concours bilingue des écoles, en 2002, ont-ils dû mobiliser la double compétence à eux reconnue par l’institution mais aussi ont-ils eu à enseigner une langue vivante étrangère, pour ceux qui, tout au moins, étaient concernés par la mesure.
La Corse se trouve ainsi placée en situation singulière, avec d’autres régions, puisqu’en effet l’enseignement bilingue s’y voit devenu, de fait, plurilingue. L’Assemblée territoriale, dans son plan, entérine cette nouvelle donne en définissant un objectif central : « une dynamique du bilinguisme articulée à la stratégie européenne pour le plurilinguisme ». On peut donc constater que l’effort de définition d’une stratégie linguistique et curriculaire locale peut s’inscrire dans un cadre plus englobant.
Ce cadre, l’association ADEB, Association pour le développement d’une éducation bi-plurilingue, tente de le définir au plan national à travers le concept d’ « éducation langagière ». En s’interrogeant sur la présence simultanée de la langue de scolarisation, ou langue historique de l’Etat-nation, d’une langue régionale et/ou d’immigration et d’une langue étrangère, elle s’interroge sur la façon la plus opérante, la plus efficace de les mettre en relation, et ce au bénéfice d’une éducation plurilingue et interculturelle. C’est pourquoi notre séminaire a invité à ses débats deux de ses membres, Véronique Castellotti, de l’université de Tours, et Jean Duverger, spécialiste de l’enseignement bilingue.
La Corse offre, de ce point de vue, un laboratoire d’idées et d’expérimentations pertinent. On observe en effet que des pratiques tout à fait innovantes peuvent coexister avec des risques de non compréhension des enjeux linguistiques et sociétaux actuels, dans l’île et en Europe. En particulier, la filiarisation de l’offre bilingue peut conduire à une forme de ségrégation scolaire, sous l’action conjuguée des stratégies consuméristes des familles, des crispations identitaires ou du non engagement des enseignants eux-mêmes sur la base de valeurs partagées, dont l’institution ne parle d’ailleurs guère ou peu, préoccupée qu’elle est par la montée en charge du dispositif en termes quantitatifs.
Dans ce séminaire, il s’agira donc de s’interroger, d’une part, sur les pratiques et les représentations des acteurs impliqués dans le processus de développement de l’enseignement plurilingue, hic et nunc ; d’autre part, sur la possibilité d’ébaucher un modèle éducatif plurilingue généralisable, auquel une meilleure connaissance des enjeux locaux, des résultats et des constats accumulés dans l’académie pourraient apporter une contribution utile.